Ariane Émond Consulter le profil | Amélie Mouton Consulter le profil
Comment un mouvement de protestation né dans les lycées français en septembre a-t-il pris une envergure nationale, ralliant syndicats, gilets jaunes, enseignants et retraités autour de ses revendications? Explications.
La Journée de mobilisation nationale a réuni aujourd'hui près de 800 000 manifestants en « colère » dans les rues aux quatre coins de la France, selon les organisateurs, tandis que les autorités françaises évoquent de leur côté le chiffre de 550 000 personnes.
Cette vague d’indignation ne se limite pas à la capitale française : de Nantes à Marseille, en passant par Strasbourg, Lille, Bordeaux, Montpellier et Lyon, l’appel à la mobilisation nationale a été fortement entendu.
Les planètes [se sont] alignées, estime Pascale Dufour, professeure de science politique à l'Université de Montréal. Le mouvement de contestation étudiante a trouvé un écho auprès des populations marginalisées, ce qui a créé un mouvement de solidarité à l'intérieur du mouvement lycéen, soutient-elle.
Un avis partagé par Valérie Becquet, professeure à CY Cergy Paris Université et coautrice du livre Géopolitique de la jeunesse : Engagement et (dé)mobilisations.
Selon elle, la forte adhésion de la population française aux protestations renvoie au fait qu'elle partage les mêmes conditions de vie que les lycéens, en particulier sur la diminution du pouvoir d'achat et des conditions de vie qui deviennent difficiles avec la précarité.
Que les gilets jaunes aient rejoint les manifestations étudiantes a contribué à éclairer la situation politique en France de manière plus large, où le coût élevé de la vie est un enjeu majeur, fait-elle aussi observer.
Nous constatons chaque jour que nos parents ont de plus en plus de mal à boucler les fins de mois. Les lycéens voient que cela va affecter leur avenir, et donc c’est aussi une mobilisation de la jeunesse pour l’avenir, confirme Louis Letoublon, vice-président de l’association Les Lycéens, lors d'une entrevue à RDI.
Il dénonce une politique d'austérité menée par le gouvernement d'Emmanuel Macron depuis une dizaine d'années.
Distance ressentie avec les élites
Valérie Becquet observe une forme de mépris à l'égard de ce mouvement lycéen par le gouvernement, palpable notamment lors des prises de parole des ministres et du président où l'on sent un décalage, une surdité, un mépris et de l'adultisme, c'est-à-dire qu'ils ne les prennent pas au sérieux.
Cette distance sociale et politique, je pense qu'elle nourrit le mouvement lycéen dans la volonté de se faire entendre, parce que ça renvoie aussi à une problématique plus générale en France entre le sentiment que les décideurs publics en général ne prennent pas en compte leurs besoins, explique-t-elle.
Elle déplore la place qu'occupent les adultes sur les plateaux des médias conventionnels qui parlent sans arrêt à leur place souvent. C'est à eux de voir qu'est-ce qu'ils vont dire de ce qui s'est passé aujourd'hui et qu'est-ce qu'ils envisagent par la suite.
Louis Letoublon confirme qu'il ne se sent pas du tout écouté par le gouvernement français.
Le gouvernement ne répond pas aux revendications et fait monter la tension, et c’est à la police de faire tampon, de répondre comme s’il s’agissait d’un mouvement de violence urbaine.
Une citation de Louis Letoublon, vice-président de l’association Les Lycéens
Il ne faut pas que la police fasse peur aux manifestants, parce que, le jour où ils auront peur de manifester, nous ne serons plus en démocratie. Et à vrai dire, c’est déjà un peu le cas, déplore-t-il également.
La violence comme cristallisateur
Des interventions policières musclées, qui ont d’ailleurs suscité l’inquiétude de l'ONU, ont en effet émaillé plusieurs manifestations, et certaines ont causé de graves blessures.
Un premier adolescent de 15 ans a perdu une main au début du mois d’octobre dans un rassemblement. Un second manifestant a subi le même sort ce samedi.
Roman Larroque, étudiant à l’école supérieure d’art et de design de Saint-Étienne, se trouvait à Paris aujourd'hui pour manifester avec des amis. En entrevue à RDI, il témoigne d'une expérience éprouvante.
J’ai eu très peur, car il y avait beaucoup de projectiles, de violence. Les policiers étaient très, très armés, alors qu’on venait pour une manifestation pacifique.
Une citation de Roman Larroque, étudiant à l’école supérieure d’art et de design de Saint-Étienne
Selon lui, les forces de l'ordre ont encerclé les manifestants rassemblés sur la place de la République. Chaque sortie était bouchée, ce qui nous permettait d’entrer, mais pas de ressortir. C’est malsain d’enfermer les gens comme ça pour pouvoir les maîtriser. J'ai été atteint par des gaz lacrymogènes, raconte ce jeune qui dit avoir été témoin d’énormes mouvements de foule.
Qu'il y ait des casseurs, Roman Larroque et Louis Letoublon ne le nient pas. Tout en dénonçant ces dérives, ils regrettent que l'attention soit trop souvent dirigée sur ces situations, alors qu'il y a aussi de très beaux moments.
Ça nous décrédibilise, les médias locaux prennent ces cas-là comme exemple, alors qu’on vient avec un vrai message, assure Roman Larroque.
Il y a toujours eu des effets de bord qui sont déplorables et condamnables, mais qui ne doivent en rien éclipser les revendications des lycéens et des lycéennes, ajoute Louis Letoublon.
Inquiétudes des adultes
Ces violences policières ont créé un choc qui a contribué à mobiliser les adultes, estime la sociologue Valérie Becquet.
Ça a fait naître une indignation et ça a solidifié le mouvement autour de cette violence.
Une citation de Valérie Becquet, professeure à CY Cergy Paris Université
Dans une entrevue à RDI, Mathilde Ouguel, une enseignante qui travaille en éducation prioritaire depuis 15 ans, dans le département de Seine Saint-Denis, confirme qu'elle est inquiète de laisser des lycéens seuls face aux forces de l'ordre.
Ça me semble important qu’il y ait des adultes avec eux pour qu’ils puissent se faire entendre, raconte cette professeure d'histoire-géographie.
Elle regrette que les revendications des lycéens aient tant de mal à se faire entendre alors qu'elles sont légitimes et pacifistes, selon elle. Ils réclament du personnel, des profs en classe, et on leur répond avec les forces de l’ordre.
Elle est en première ligne pour observer le manque de moyens dans le lycée professionnel où elle enseigne, fréquenté par des jeunes défavorisés, ajoute-t-elle encore. Impossible dans ces conditions d'offrir une éducation de qualité, met-elle en évidence.
Là où il y a le plus de besoins humains, il y a moins de ressources. Il n'y a parfois pas de tables et de chaises pour accueillir tous les étudiants. On parle de numérique, mais ils n’ont pas accès à des ordinateurs et il n’y a pas toujours de vidéoprojecteur pour les enseignants.
Une citation de Mathilde Ouguel, enseignante dans des établissements scolaires de Seine Saint-Denis
Louis Letoublon espère voir un changement lors des prochaines élections, même si les jeunes de 18-25 ans ne représentent que 11 % du corps électoral. Le mouvement ne s’arrêtera que lorsque les revendications seront satisfaites, assure-t-il.
Un parallèle avec les carrés rouges
Pascale Dufour, la professeure de science politique à l'Université de Montréal, établit un parallèle entre le mouvement des lycéens français et les manifestations étudiantes des carrés rouges au Québec, en 2012, où le même type de mécanisme de répression s’était mis en place.
Il y a des revendications qui sont formulées par une frange de la jeunesse, il y a une fermeture complète de l'État à ces revendications, associée à un mépris absolu, donc aucune écoute, raconte-t-elle.
Cette négligence étatique est accompagnée d'une très, très forte répressionjudiciaire ou administrative, ce qui accentue la colère des premiers concernés et entraîne l'adhésion d'une partie importante de la population hors lycée, comme cela a été le cas au Québec il y a 14 ans.