C'est une loi non écrite de la politique américaine : le parti qui occupe la Maison-Blanche cède presque toujours du terrain aux élections de mi-mandat. Pour les républicains, la question n’était pas de savoir s’ils perdraient des sièges, mais combien leur échapperaient.
Leur défaite est spectaculaire.
Tant à la Chambre des représentants qu’au Sénat, les démocrates ont conquis bien plus de sièges que nécessaire – et par des marges nettement supérieures à ce dont ils avaient besoin. Leur victoire est sans équivoque.
Depuis une quinzaine d’années, aucun parti n’avait réussi à gagner un siège au Sénat dans un État conquis avec 10 points d’avance par le président en poste. Cela s’est produit hier. Depuis 1988, aucun démocrate n’était parvenu à remporter un poste électif fédéral à l’échelle du Texas. Cela s’est produit hier. Et depuis 1932, aucun sénateur démocrate n’avait été élu au Kansas. Cela s’est aussi produit hier.
Les républicains s’attendaient à une soirée difficile, mais ils n’avaient certainement pas imaginé un scénario aussi désastreux. Donald Trump a déçu bon nombre d’électeurs, qui ne se sont pas gênés pour faire savoir leur mécontentement, y compris dans des États traditionnellement rouge foncé. Même là où son parti a décroché la victoire, il ne l’a fait qu’au prix de marges fortement réduites.
Les républicains ont tout essayé
Les républicains n’ont pourtant pas lésiné sur les moyens pour assurer leur victoire. Dans plusieurs États sous leur gouverne, ils ont redécoupé la carte électorale de façon à s’assurer un avantage, mais la manœuvre a finalement eu des effets mitigés. Des centaines de millions ont été injectés dans les États clés, mais les résultats montrent qu’il y a des limites à ce que l’argent peut acheter. Et la promesse de verser 5000 $ à chaque citoyen, en cas de victoire républicaine, n’a pas non plus eu l’effet escompté. L’engagement était à ce point démesuré que personne ne semble y avoir cru.
Le président ne s’est certes pas ménagé en participant à une trentaine de rassemblements en autant de jours. Certain de son ascendant, il a aussi demandé aux électeurs d’agir comme si son propre nom figurait sur le bulletin de vote. Avec le recul, sa présence semble toutefois avoir nui davantage qu’elle n’a aidé ceux qui comptaient sur son secours.
La même observation vaut pour son implication lors des primaires républicaines. Tout au long du processus, Donald Trump a pesé de tout son poids pour s’assurer que seuls des candidats lui étant inconditionnellement loyaux puissent porter les couleurs de son parti. Au Texas, par exemple, il a réussi à écarter un sénateur modéré, en poste depuis plus de 20 ans, pour favoriser l’élection d’un fidèle dont il s’est ensuite moqué publiquement. On voit aujourd’hui le résultat.
Qu’est-ce que cela changera?
Pareille vague influera certainement sur la dynamique politique à l’échelle du pays. Les démocrates, qui peinent toujours à se remettre de la défaite de Kamala Harris aux dernières élections présidentielles, pourront enfin tourner la page et entrevoir l’avenir avec plus d’optimisme.
Leurs majorités, nouvellement acquises, leur permettront de jouer les trouble-fête, à la fois à la Chambre des représentants et au Sénat : leurs élus pourront faire obstacle aux initiatives législatives de l’administration en place et imposer leurs priorités lors des négociations budgétaires. En prenant le contrôle de la chambre haute, ils pourront aussi bloquer les nominations du président, qu’il s’agisse de pourvoir des postes dans son cabinet, ou encore, de nommer des juges.
Les démocrates disposeront surtout du pouvoir de mener les enquêtes de leur choix, que ce soit sur les décisions de l’administration, les agissements du président et même sur les transactions financières des membres de sa famille. Ils auront tout le loisir de convoquer des témoins en audition et d’exiger la production de documents, ce qui pourrait s’avérer particulièrement embêtant pour Donald Trump. Personne n’a oublié les longues enquêtes menées par les républicains sur Hunter Biden et l’implication présumée de son père dans ses affaires. L’arroseur pourrait bientôt être arrosé.
En mettant la main sur plusieurs postes de gouverneurs, les démocrates seront mieux à même de résister à certaines décisions qui pourraient être prises à Washington. Ils auront aussi un rôle prépondérant à jouer dans le déroulement des prochaines élections, qu’on songe aux opérations de redécoupage de la carte électorale, à la nomination des responsables électoraux ou, encore, au processus de certification des résultats.
Mais la vague démocrate, aussi spectaculaire soit-elle, ne pourra pas grand-chose pour contrecarrer les décrets que Donald Trump continuera assurément de signer en grand nombre. De la même manière, la Chambre des représentants et le Sénat auront beau adopter tous les projets de loi du monde, Donald Trump disposera toujours du pouvoir de leur opposer son droit de veto, comme il a déjà indiqué vouloir le faire.
Et pour 2028?
Après avoir si longtemps pansé leurs plaies, les démocrates ne bouderont certainement pas leur plaisir d’avoir réussi à conquérir les deux chambres du Congrès. Si la victoire est grisante, la pire erreur serait toutefois de croire que le vent a définitivement tourné en leur faveur.
L’histoire nous apprend qu’un succès aux élections de mi-mandat ne garantit en rien une victoire à l’élection présidentielle qui suit. Sanctionner est une chose, choisir qui doit gouverner en est une autre.
En l’occurrence, les électeurs semblent avoir rejeté les républicains davantage qu’ils n’ont embrassé les démocrates, comme l’ont montré nombre de sondages récents. Le Parti démocrate se cherche encore, en témoigne la diversité idéologique des candidats élus durant les primaires. Au Texas, on a misé sur un religieux modéré. Au Michigan, on a choisi un membre de l’aile gauche qui n’hésite pas à remettre en question de vieux consensus. À la prochaine présidentielle, on ne pourra sélectionner qu’un seul candidat.
Il y aura aussi de sérieuses questions à se poser dans le camp républicain. Après avoir longtemps laissé planer le doute, Donald Trump admettait récemment qu’il ne pourrait pas solliciter de nouveau mandat. Ceux qui voudront lui succéder devront faire le tri de ce qu’ils souhaitent conserver du mouvement MAGA.
Donald Trump n’est pas responsable
En temps normal, un président acculé au pied du mur admet sa défaite et promet de s’amender. Commentant les résultats tard mardi soir, Donald Trump a plutôt choisi de se dédouaner. Mon nom n’était pas sur le bulletin de vote. Et, s’il l’avait été, j’aurais gagné dans un raz-de-marée, a-t-il écrit sur Truth Social. Il avait pourtant lui-même dit aux Américains de faire comme s’il s’y trouvait.
Le président ne semble toutefois pas contester les résultats, comme il l’avait fait après l’élection présidentielle de 2020. Pareille théorie aurait certes été difficile à soutenir compte tenu de l’ampleur de la vague bleue. Le simple fait qu’il n’ose pas s’aventurer sur ce terrain en dit long sur la sévérité de sa défaite. Pour beaucoup d’Américains, cela sera déjà un énorme soulagement.