Il fallait que les exigences américaines soient vraiment inacceptables pour quitter la table de négociation avec notre principal partenaire économique, avec qui l'on échange pour 1000 milliards de biens et services par année et dont notre marché dépend à environ 70 %. La décision qu’a prise Mark Carney vendredi soir pourrait avoir des conséquences importantes pour l’économie canadienne, pendant des années.
Dans l’esprit de bien des Canadiens, Mark Carney s’est levé, s'est tenu droit devant l’agresseur, face aux exigences jugées comme étant démesurées et humiliantes du gouvernement américain. L’administration Trump voulait l’abandon de mesures de protection du français et de la culture.
Elle voulait aussi limiter la capacité du Canada de conclure des accords commerciaux avec d’autres pays, rapportait La Presse dimanche matin, une exigence qui allait carrément mettre à mal la souveraineté du Canada.
On comprend très bien qu’Ottawa ne s’est pas retiré parce qu’on ne s’entendait pas sur un taux tarifaire pour une industrie ou pour une autre. En réalité, ce sont des éléments fondamentaux qui étaient visés par Washington, qui allaient faire du Canada un véritable État américain, a dit le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby. D’aucune façon, le Canada ne pouvait aller aussi loin dans ses concessions.
C’est donc une décision grave qu’a prise Mark Carney, qui ne sera pas sans conséquences toutefois. Même s’il semble évident pour plusieurs qu’il n’avait pas le choix d’arriver à cette conclusion, nous devons nous demander s’il est possible qu’en rompant les négociations, la suite des choses soit encore plus difficile pour l’économie canadienne?
La grande majorité de nos exportations sont épargnées
Allons-y méthodiquement, résumons les faits.
D’abord, le Canada était, et est encore avec la nouvelle salve tarifaire, l’un des pays profitant de l’une des meilleures situations sur le plan tarifaire avec les États-Unis. Avant l’entrée en vigueur, en fin de semaine, d’un nouveau tarif douanier de 50 % sur une panoplie de produits exportés par nos entreprises, c’est environ 85 % des exportations canadiennes qui n’étaient pas soumis à un tarif douanier, en raison de leur conformité dans le cadre de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM).
Par ailleurs, l’attaque tarifaire de 50 % vise des biens dont la valeur exportée est d’environ 28 milliards de dollars canadiens. S’il est clair que ce niveau tarifaire est comparable à un embargo, nous disait Jean-Philippe Robert, le PDG du fabricant de vêtements Quartz à Zone économie, sur les ondes d'ICI RDI mardi soir, il faut tout de même se rappeler que le Canada achemine pour plus de 500 milliards de biens et services vers les États-Unis annuellement.
C’est donc environ 5 % des exportations du Canada qui sont visées par ces nouveaux tarifs douaniers américains.
Ainsi, étant donné que la grande majorité de nos exportations ne sont pas visées par des droits de douane, le taux moyen tarifaire au Canada est faible. Avant les nouveaux tarifs douaniers de 50 %, il était de 3,6 %. Il va passer à 6,4 % selon les calculs de la Banque Nationale. Au Québec, la province la plus touchée par les tarifs douaniers, le taux passe de 7 à 11,2 %.
Des tarifs de 50 % demeurent en vigueur sur l’acier et l’aluminum, de 25 % sur les composantes non américaines dans le secteur de l’automobile, notamment, en plus des tarifs douaniers, antidumpings et compensateurs d’environ 45 % contre le bois d’œuvre. Des sources ont rapporté que ces tarifs allaient être abaissés dans l’entente qui était en négociation entre les États-Unis et le Canada. Ces ajustements n’auront pas lieu, finalement, étant donné la rupture des négociations.
Les prochains mois risquent d’être difficiles
Le pire est probablement à venir si les parties n’acceptent pas de revenir à la table de négociation. Le premier ministre du Canada a choisi de riposter aux tarifs douaniers de 50 % par des contre-tarifs qui vont toucher une même valeur d’exportations, c’est-à-dire près de 21 milliards de dollars américains, soit 28 milliards de dollars canadiens.
Si on ne cesse de répéter que les tarifs de Donald Trump nuisent à sa propre économie et aux consommateurs américains, qui doivent composer avec des prix plus élevés sur les produits qu’ils achètent, nous devons appliquer le même calcul sur les tarifs que nous choisissons aujourd’hui d’imposer, à partir du 8 septembre, sur des biens américains.
Les mesures de représailles du Canada, au dollar près, tant souhaité par le premier ministre Ford, auront possiblement des effets inflationnistes chez nous. Ce sont donc les Canadiens qui devront payer ces contre-tarifs, il faut en être pleinement conscient.
Vont-ils l’accepter? J’aurais tendance à croire que oui. À la lumière des réactions de colère venues de partout au pays, à la suite de la rupture des négociations avec Washington, on peut imaginer que les Canadiens sont prêts à se serrer la ceinture et à faire des sacrifices.
Il faut se poser une autre question à partir de maintenant : n’est-ce que le début? Les représailles du Canada pourraient bien mener à d’autres droits américains et d’autres menaces de l’administration Trump. Jusqu’où ira l’affrontement tarifaire? Jusqu’où ira la rupture?
Alors qu’une entente entre le Canada et les États-Unis aurait été accueillie par un soupir de soulagement par plusieurs entrepreneurs au pays, c’est tout le contraire qui va se produire. Non seulement l’incertitude depuis 18 mois ne va pas s’atténuer, elle ne va que s’amplifier.
Les tensions entre les Canada et les États-Unis n'auront pas été aussi vives depuis longtemps, au point où la relation commerciale entre les deux pays n'a jamais été aussi fragile.
Il est clair que ça ne peut pas durer. Le Canada ne pouvait pas accepter une mauvaise entente, a dit Mark Carney, mais il ne peut pas se permettre d’être en froid avec l’économie dont il dépend. Il n’est pas possible de remettre 1000 milliards de dollars d’échanges commerciaux en question, ce qui fait que, tôt ou tard, le Canada devra reprendre les négociations avec les États-Unis.